L’homme pré-numérique

« Avancez, avancez! De quoi avez- vous peur? Il ne vous mordra pas, il n’est pas contagieux. Cet homme que vous regardez en ce moment est un des rares spécimens. Il n’en reste que vingt dans la ville de Québec et celui que vous apercevez à ma droite est le seul à Montréal. Avec l’air que vous faites, je présume que c’est la première fois que vous avez la chance de voir un homme en voie d’extinction. Dans quelques instants, vous serez abasourdis. Approchez vous et portez attention à ses gestes, à la manière dont il tient son crayon. Un crayon! Qui parmi vous aviez déjà vu cet instrument dont l’homme pré-numérique se servait pour écrire. Venez voir de plus près! Ses yeux ne sont pas asséchés comme les nôtres, il n’a besoin ni d’écran, ni de touche tactile pour exprimer ses émotions. Ce sont les seuls avantages, si nous pouvons les nommer ainsi. Ces attributs sont l’apanage de l’homme archaïque. Il utilise encore le livre, cet objet désuet que nous utilisons plus depuis plus d’une centaine d’années. Approchez, approchez et admirez un vestige du passé, d’une époque résolue et oubliée! » - L’homme pré-numérique n’a qu’une idée en tête, c’est de s’affranchir de nos progrès technologiques. Quelle bêtise, quelle ignorance!
D’un air las mais résolu, l’homme archaïque prit pour la première fois depuis sa longue captivité la parole.
- Je suis captif. L’esprit libre, mais je suis malheureux et si un jour je retrouve le bonheur, il sera doux, et teinté d’une douleur ineffaçable. La technologie! Ce manteau est trop lourd à porter! Je préfère l’affliction des vraies émotions qui sont miennes, à vos faux –semblant numériques. J’ai choisi le fardeau des sentiments à la légèreté que vous procurent vos avatars. Il y a rupture, certes, mais je ne garde aucune animosité, aucune agressivité envers vous. Je suis primitif, toutefois, ma naïveté n’atteindra jamais les hauts sommets de crédulité que vous gravissez jour après jour. Je suis condamné à vivre et à périr parmi vos brutalités. Affligé par un bourreau qui ne connait que le langage de la cruauté ; je suis un barbare dans un monde poli et flétri par les excès de la technologie. Un jour, la certitude assaillira votre civilisation et vous verrez, vous verrez de vous-même…
Il se tut et le grand rideau de verre se referma sur son visage ridé et illuminé.
Karl Lebrun 

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