Destinée

Me revoilà dans une impasse. Devrais- je rebrousser chemin? Moi qui suis si rationnel, comment ai-je pu m’embarquer dans une histoire pareille?

Nathalie me l’avait dit : « Méfie-toi, Jake! Un homme avec un prie-Dieu dans sa chambre à coucher est louche. Méfie-toi! » Et si elle n’avait pas tort – Nat à toujours raison! Jacques pourrait bien être un illuminé de Dieu, qui se fait passer pour un bon samaritain, et au moment venu ; je serai converti, baptisé, communié et adieu le païen que j’ai toujours été. Il est onze heures et quarante-cinq. Je suis décidé et indécis à la fois, je m’arrête un instant devant la pancarte « trottoir barré », je dois par la force des choses changer de trottoir ; la rue est en reconstruction comme la plupart des rues de Montréal. Je dois avouer que j’ai eu un peu de difficulté à trouver le nouveau logement de mon saint homme. Il m’avait clairement dit que son nouvel appartement était situé à quelques pas du cimetière Côtes-des-Neiges.

La rue Piedmont est une charmante petite rue, malgré que, d’un côté, les trottoirs soient partiellement démolis, on arrive à déceler sa beauté enfouie sous ce décor apocalyptique, déserté par les passants et par les ouvriers de la construction. L’architecture de certaines maisons témoigne de l’héritage Anglais. Il suffit de lever la tête pour apercevoir la coupole de l’Oratoire qui domine les toits des bungalows alignés de chaque côté de la rue. Une boite postale semble avoir été catapultée en plein milieu des décombres, et du ciment appliqué négligemment l’entoure. Des ruelles séparent les maisons; les maitres des lieux s’en servent pour garer leur vélo. Au centre, de ce qu’il reste de trottoir, de frêles arbres ont, autour de leur tronc, des planches de bois pour leur éviter les désagréments que pourrait causer le réaménagement de la rue. Ma vulnérabilité s’approche de celle de ces érables. L’été s’épuise à chacun de mes pas, et je sens que je me dirige vers une catastrophe. Par intermittence, le silence est interrompu par le souffle du vent qui dépouille les jeunes arbres de leurs feuilles jaunissantes. L’angélus sonne son éternel trois coups, ma proximité au lieu de culte ajoute un sentiment de solennité à ma détresse.

Hier, j’ai écouté Jacques, sans dire un mot, malgré mon désaccord face aux idées qu’il véhiculait à propos de la vie éternelle et de la paix intérieure. Pourtant, je le sais mieux que quiconque, je suis entièrement ravagé de l’intérieur : je suis une âme perdue à tout jamais.

Enfin arrivé, les quelques marches, qui me séparent de la porte, me semblent insurmontables. Pourquoi en suis-je rendu là? Ai-je réellement besoin de flirter avec un homme qui croit à l’existence de Dieu? Peu importe, pourquoi ne pas me rendre au bout du désastre et m’assurer qu’il ait réellement une foutue lumière au bout du tunnel?

Au diable le doute, j’appuie sur la sonnette… Jacques apparait en robe de chambre, je m’avance, et je l’embrasse langoureusement.

 Karl Lebrun 

 Peinture : www.marcalainfelix.com


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